L’informatique quantique peut encore sembler appartenir au futur. Pourtant, pour les professionnels de la cybersécurité, la question n’est déjà plus de savoir s’il faudra adapter nos systèmes d’information, mais quand et comment commencer cette transition.
Le 3 septembre 2026, l’ANSSI et ses partenaires du groupe de travail du G7 sur la cybersécurité ont publié un nouvel appel à l’action concernant la transition vers la cryptographie post-quantique, ou PQC (Post-Quantum Cryptography).
Le message adressé aux organisations publiques et privées est clair : il faut anticiper dès aujourd’hui.
Mais pourquoi commencer maintenant alors que nous ne disposons pas encore d’ordinateurs quantiques capables de casser massivement nos systèmes cryptographiques ?
C’est justement tout l’enjeu.
Qu’est-ce que la cryptographie post-quantique ?
Nos systèmes informatiques utilisent quotidiennement différents mécanismes cryptographiques.
Ils interviennent notamment dans :
- les connexions HTTPS ;
- les VPN ;
- les certificats numériques ;
- les signatures électroniques ;
- l’authentification ;
- les échanges de clés ;
- les infrastructures PKI ;
- les services Cloud ;
- les communications sécurisées ;
- les mises à jour logicielles.
Une partie importante de ces mécanismes repose sur de la cryptographie asymétrique, également appelée cryptographie à clé publique.
Des algorithmes comme RSA ou ceux reposant sur les courbes elliptiques constituent depuis des années des briques essentielles de la sécurité numérique.
Le problème est que certains algorithmes quantiques pourraient, avec un ordinateur quantique suffisamment puissant, remettre en cause la sécurité de plusieurs mécanismes cryptographiques actuellement utilisés.
La cryptographie post-quantique vise donc à utiliser des algorithmes conçus pour résister aussi bien aux attaques utilisant des ordinateurs traditionnels qu’à de futures attaques quantiques.
Pourquoi en parler maintenant ?
Nous pourrions être tentés de répondre :
« Nous changerons nos algorithmes lorsque les ordinateurs quantiques seront suffisamment puissants. »
Ce raisonnement présente pourtant un problème majeur.
Une infrastructure informatique complexe ne se transforme pas en quelques semaines.
Imaginez une entreprise disposant de centaines d’applications, de serveurs, de VPN, de certificats, d’équipements réseau, de services Cloud et de logiciels métiers.
Avant même de migrer, elle doit être capable de déterminer :
où la cryptographie est utilisée.
Et la réponse est rarement évidente.
C’est pourquoi la transition vers la cryptographie post-quantique doit être envisagée comme un projet progressif de transformation du système d’information, et non comme l’installation d’une simple mise à jour.
« Harvest Now, Decrypt Later »
Il existe également une autre raison de ne pas attendre : les attaques dites HNDL — Harvest Now, Decrypt Later, que l’on pourrait traduire par :
« Collecter maintenant, déchiffrer plus tard. »
Le principe est relativement simple.
Un attaquant intercepte aujourd’hui des communications ou récupère des informations chiffrées.
Il n’est actuellement pas capable de les déchiffrer.
Mais il les conserve.
Son objectif ?
Attendre de disposer, dans plusieurs années, d’une technologie suffisamment puissante pour tenter de casser les mécanismes cryptographiques qui protégeaient ces informations.
Cette menace est particulièrement importante lorsque les données doivent rester confidentielles pendant longtemps.
Cela peut concerner notamment :
- des données personnelles ;
- des informations financières ;
- des secrets industriels ;
- de la propriété intellectuelle ;
- des documents stratégiques ;
- certaines données médicales ;
- des informations gouvernementales.
Une donnée interceptée en 2026 peut encore avoir de la valeur en 2036.
La question de la durée de confidentialité devient donc essentielle dans l’analyse du risque quantique.
Le véritable premier chantier : savoir où se trouve la cryptographie
Avant de remplacer quoi que ce soit, encore faut-il savoir ce que nous utilisons.
L’une des premières étapes d’une stratégie post-quantique consiste donc à réaliser un inventaire cryptographique.
L’entreprise doit progressivement identifier les mécanismes utilisés dans son système d’information.
Par exemple :
Serveurs web
Quels protocoles TLS sont utilisés ?
Quels certificats ?
Quels algorithmes ?
VPN
Quels mécanismes assurent l’échange des clés et l’authentification ?
PKI
Quels types de certificats sont délivrés ?
Quelle est leur durée de vie ?
Applications
Quelles bibliothèques cryptographiques sont intégrées au code ?
Cloud
Quels mécanismes sont utilisés par les fournisseurs SaaS, PaaS et IaaS ?
Équipements réseau
Firewalls, routeurs, switches, appliances VPN ou équipements industriels peuvent également embarquer leurs propres mécanismes cryptographiques.
Cet inventaire peut progressivement conduire à la constitution d’un CBOM — Cryptographic Bill of Materials.
Le principe est comparable à celui d’un SBOM (Software Bill of Materials), mais appliqué aux composants cryptographiques.
La crypto-agilité va devenir essentielle
Un autre concept important est celui de crypto-agilité.
Une organisation crypto-agile est capable de modifier ou remplacer ses mécanismes cryptographiques sans devoir reconstruire entièrement son système d’information.
Prenons un exemple simplifié.
Une application utilise directement un algorithme cryptographique spécifique dans différentes parties de son code.
Le remplacer peut nécessiter de modifier de nombreux composants.
Une architecture mieux pensée permettra au contraire de remplacer plus facilement l’algorithme ou la bibliothèque utilisée.
Cette capacité devient particulièrement importante lorsque les recommandations cryptographiques évoluent.
La question n’est donc plus seulement :
« Notre chiffrement est-il suffisamment robuste aujourd’hui ? »
Mais également :
« Sommes-nous capables de le remplacer rapidement demain ? »
Et pour le Cloud ?
La question devient encore plus intéressante lorsque les infrastructures reposent sur AWS, Microsoft Azure, Google Cloud ou d’autres fournisseurs.
Dans une infrastructure traditionnelle, une entreprise peut généralement identifier précisément les logiciels et les équipements qu’elle utilise.
Avec un service SaaS ou PaaS, elle dépend davantage de son fournisseur.
Il devient donc nécessaire d’interroger progressivement ses prestataires :
- quelle est leur stratégie post-quantique ?
- quels services sont concernés ?
- quelles sont leurs échéances ?
- quelles technologies hybrides proposent-ils ?
- comment les certificats évolueront-ils ?
- les nouvelles solutions resteront-elles compatibles avec les systèmes existants ?
La gestion des fournisseurs fait donc pleinement partie d’une stratégie de transition post-quantique.
Faut-il remplacer RSA demain matin ?
Non.
L’objectif n’est surtout pas de provoquer une migration précipitée.
Les organisations doivent adopter une approche progressive et fondée sur le risque.
La transition prendra plusieurs années et nécessitera de gérer simultanément compatibilité, sécurité, performances et disponibilité.
Des mécanismes hybrides pourront notamment permettre de combiner cryptographie traditionnelle et cryptographie post-quantique pendant certaines phases de transition.
L’enjeu immédiat n’est donc pas de remplacer tous les certificats de l’entreprise lundi matin.
L’enjeu est de commencer à préparer le terrain.
7 actions que les entreprises peuvent commencer dès maintenant
Même une PME peut déjà engager quelques actions simples.
1. Identifier les données sensibles à long terme
Quelles informations devront encore être confidentielles dans 5, 10 ou 20 ans ?
Ce sont naturellement les données à surveiller en priorité.
2. Commencer l’inventaire cryptographique
Identifier progressivement :
- certificats ;
- VPN ;
- serveurs ;
- applications ;
- PKI ;
- API ;
- bibliothèques ;
- équipements réseau ;
- services Cloud.
3. Identifier les dépendances
Une application peut dépendre d’une bibliothèque qui dépend elle-même d’un autre composant cryptographique.
La cartographie des dépendances sera donc importante.
4. Interroger les fournisseurs
Lors du renouvellement d’une solution ou d’un contrat, une nouvelle question peut désormais apparaître :
Quelle est votre feuille de route concernant la cryptographie post-quantique ?
5. Intégrer la crypto-agilité aux nouveaux projets
Lors de la conception d’une nouvelle application ou infrastructure, il devient pertinent d’éviter de rendre les algorithmes cryptographiques difficiles à remplacer.
6. Former les équipes
Architectes, administrateurs système, développeurs, équipes réseau, responsables cybersécurité et décideurs doivent progressivement comprendre les enjeux de cette transition.
7. Intégrer le risque quantique dans la gestion des risques
Il n’est pas nécessaire d’en faire immédiatement le risque numéro un de l’entreprise.
Mais il ne devrait plus être totalement absent des réflexions concernant la sécurité à long terme.
Une transition qui dépasse largement la technologie
L’un des enseignements importants de l’appel du G7 est que la transition post-quantique ne doit pas être considérée uniquement comme un projet technique.
Elle implique également :
- la gouvernance ;
- les budgets ;
- les achats ;
- la gestion des fournisseurs ;
- la conformité ;
- la gestion des risques ;
- la formation ;
- la documentation ;
- les plans de continuité.
C’est finalement un problème assez classique en cybersécurité.
La technologie évolue.
Mais la difficulté consiste surtout à permettre à toute l’organisation d’évoluer avec elle.
Conclusion : anticiper plutôt que subir
Personne ne peut aujourd’hui annoncer avec certitude la date à laquelle un ordinateur quantique suffisamment puissant représentera une menace opérationnelle contre les mécanismes cryptographiques actuels.
Mais nous pouvons être certains d’une chose :
transformer les mécanismes cryptographiques d’un système d’information prendra du temps.
Attendre que la menace soit immédiatement exploitable avant de commencer la transition serait donc une erreur.
Les entreprises n’ont pas nécessairement besoin de remplacer leurs infrastructures aujourd’hui.
En revanche, elles peuvent commencer à :
inventorier, cartographier, évaluer, documenter et anticiper.
La cybersécurité consiste rarement à prédire exactement quand une attaque se produira.
Elle consiste surtout à être prêt lorsqu’elle devient possible.
Et concernant la cryptographie post-quantique, cette préparation commence maintenant.
Sources : Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), Groupe de travail du G7 sur la cybersécurité, Centre canadien pour la cybersécurité — publications relatives à la préparation et à la transition vers la cryptographie post-quantique, septembre 2026.


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